Entre fable et réalité

5 septembre 2020 | Vanina | 1 commentaire

Jamie marchait à reculons en expliquant de long en large la différence entre une invocation primaire supérieure et inférieure. Il essayait, tant bien que mal, d’absorber toute la quantité de matière dispensée par De Léon. A ses côtés, Vanina avait les yeux rivés sur ses notes et avançait en se fiant à sa vue périphérique. Elle acquiesçait aux dires du garçon, tout en corrigeant quelques-unes de ses entrées manuscrites. Arrivés face à l’auditoire, Jamie secoua vivement le bras de la chamane et s’exclama :

« Hey Aksel ! Vanina regarde, c’est mon coloc.

Absorbée par ses corrections, elle finit par lever la tête en direction du nécromancien qui entamait, dès lors, une réponse :

– Hello Jamie, re-bonjour Madame 307.

A ces mots, ses joues virèrent au rouge écrevisse.

– Oh ! Salut… et désolée pour avant. Merci encore de m’avoir aidée.

– Attendez. J’ai loupé un épisode ? Vous vous êtes déjà rencontrés ? lâcha Jamie étonné.

– Oui… Vanina – c’est ça ? – cherchait votre salle de classe.

– Et Aksel m’a indiqué mon chemin. Je ne me suis même pas présentée, excuse-moi. Vanina, enchantée.

Elle s’inclina légèrement vers l’avant. Aksel agita prestement les mains en répliquant :

–  T’inquiète. C’est rien. Je disais ça pour t’embêter. Comme tu as pu le comprendre, moi c’est Aksel. Et comme il a assurément dû te le dire, je suis le coloc du bavard-là.

– C’est moi le bavard ? Je suis juste sociable et de bonne compagnie. Hein Vanina ?

– Je parie qu’elle connaît le buffet du petit déjeuner par cœur, je me trompe ?

– Oui, bah vous êtes les mêmes, elle a rien mangé ce matin. Avec des gens comme vous, ils vont arrêter de cuisiner leurs délicieux mets exotiques que je n’ai pas eu la chance de goûter.

Aksel se laissa aller à un rire franc, alors que Vanina sourit simplement au dramatisme du chamane.

– Ouais bon ça va, ça va. On s’assied ? » proposa Jamie agacé.

Les trois élèves prirent place côte à côte. Vanina adressa un vague salut à une fille à la peaux pâle et au maquillage sombre, mais celle-ci ne lui répondit pas. Au grand soulagement de Vanina, Jamie ne remarqua pas le vent qu’elle venait de se ramasser. Il était trop occupé à raconter à Aksel leur premier cours de chamanisme. Le visage de Vanina reprit rapidement une teinte rouge lorsque le garçon vanta ses exploits matinaux, mais le nécromancien n’eut pas le temps de prendre la parole qu’un tintement constant s’installa dans la pièce. Les étudiants présents finirent par se taire intrigués par la provenance du son régulier. Une petite dame, d’un âge avancé, et dont la tête dépassait à peine le bureau professoral, tapotait sa fine baguette sur ce dernier. Elle commença d’une voix tremblotante qui laissait se dévoiler un accent londonien :

« Bonjour les enfants. Je m’appelle Ellen Amberg et je vais vous enseigner l’Histoire de la magie. »

« Je rêve ou elle vient de nous appeler les enfants ? chuchota Jamie à l’adresse de Vanina.

Cette dernière peu intéressée par l’assertion de son camarade se contenta de répondre :

– Jamie, c’est Ellen Amberg. C’est un véritable mythe. Elle a joué un rôle majeur pendant la deuxième Guerre Mondiale en étant un pilier de la résistance dans la lutte contre les mages noirs qui soutenaient le nazisme.

– Mais non, tu parles d’Ackien-là…

– Non, à l’époque c’était très mal vue pour une femme de participer aux combats et je ne te parle même pas d’être sur le devant de la scène… Bien sûr, le mage Ackien, avec qui elle a lié une amitié, a récolté tous les lauriers. Longtemps, elle a même renié ses agissements lors de cette période, mais le mage Ackien a fini par démentir toutes ces proclamations, des années plus tard. Évidemment, le mal était déjà fait et la plupart des manuels n’ont pas reçu de mis-à-jours malgré les rééditions. En même temps, encore maintenant, de nombreuses personnalités ne souhaitent pas reconnaître les actes de Madame Amberg. D’autres vont pourtant plus loin et affirment que c’est aussi elle qui aurait anéanti le terrible Schulz en duel.

Ses paroles fluides la métamorphosaient ; elle exposait des bribes de ses connaissances sûre d’elle et factuelle. Du coin de l’œil, Aksel n’avait pas perdu une miette de la conversation.

– Oui, j’ai également lu cette théorie. Mais, difficile de réaliser si ça relève plus du fait ou du fantasme. Ackien et Amberg, eux-mêmes, n’ont jamais vraiment répondu. Pour ce qui est du plus probable, j’imagine qu’il s’agissait d’un travail d’équipe. Par contre, j’ai du mal à croire qu’on a en face de nous la vraie Amberg. Elle semble…

– Avoir pris un sacré coup de vieux ? » souffla finalement Jamie.

Les deux autres acquiescèrent gênés. Durant leurs échanges, Ellen Amberg écrivait au tableau. Malgré sa main peu assurée, on pouvait lire dans une calligraphie parfaite :

Fin du XVIème siècle : Naissance des Trois Légendes

Elle voulut ensuite s’emparer de la pile de polycopiés qui reposaient sur la table, incontestablement dans le but de les distribuer. Une élève se dressa hâtivement pour proposer son aide évitant ainsi l’accident. Vanina reconnu la chamane qui avait écouté avec attention les propos grandiloquents de Dante au cours précédent.

« Merci ma jeune enfant, déclara-t-elle en dévoilant ses dents parsemées d’or. Rien ne semblait pouvoir ébranler l’humeur joviale de l’enseignante. Quelle est ton nom, petite ?

– Kali Acharya, professeure.

– Merci Kali. Nous allons introduire aujourd’hui trois des plus grands noms de l’Histoire. Chacun des génies dans leur domaine respectif. »

La femme écrivit lentement les patronymes des sorcières et du sorcier qui avaient façonné la légende. Pendant ce temps-là, Jamie plissait des yeux de manière incontrôlable et bailla négligemment.

« Jamie ! interpella vivement Vanina penchée vers lui. Montre un peu de respect, s’il te plaît. On a l’aubaine incroyable d’avoir Madame Amberg qui nous dispense son savoir.

– Normal qu’elle connaisse autant de détails sur cette période, elle l’a sûrement vécu !

Vanina le fusilla du regard, outrée, alors qu’Aksel lâcha un léger pouffement. Sous ses prunelles réprobatrices, il se justifia :

– Non, te vexes pas, je suis 100% avec toi sur la renommée d’Amberg, mais avoue qu’elle a quand même un âge très avancé et que sur ce coup-là, Jamie a pour une fois été marrant. »

La chamane se détendit un peu mais ne répondit rien à ses camarades. Jamie, quant à lui, tentait d’exprimer par-dessus cette dernière son mécontentement au sous-entendu peu flatteur de son colocataire.

Erzsébet Báthory

Zaïna Oby

& Maël Adrazar

« Voilà, voilà. Erzsébet Báthory pour la nécromancie, Zaïna Oby pour le chamanisme et Maël Adrazar pour l’élémentalisme. Ces trois figures considérées comme les maîtres de leur art ont chacun changé à leur façon le monde de la magie. Nous pouvons vraisemblablement affirmer que nous ne connaîtrons certainement plus d’avènement pareil.

La réaction de Dante fut prompte et son bras se leva ardemment.

– Excusez-moi Madame Amberg, mais le monde magique d’aujourd’hui est en pleine évolution. Nous avons eu la chance d’avoir des personnalités telles que le Bi-Mage Ackien. Je pense que nous avons déjà vécu d’autres changements ces derniers siècles et de nombreux sont indubitablement encore à venir.

– Hihihi, cette vieille branche d’Ackien… laissa échapper Ellen Amberg rêveuse. Oui oui, mon petit. Ce n’est pas ce que je dis. Il est seulement fort improbable d’imaginer revivre dans une époque où de tels précepteurs dans leur techniques personnelles foulent à nouveau notre planète la même ère et, qui plus est, d’un âge similaire. Rien n’est impossible, bien sûr, mon petit euh…

– Dante Massamba, Madame.

Il était quelque peu comique de voir la femme rapetissée par les années, s’adresser à l’élève, qui devait faire dans les 1m90, comme si elle discutait avec son arrière-petit-fils.

– Dante… répéta-t-elle comme pour ne pas l’oublier. Mais, j’apprécie votre esprit critique ! Cela me rappelle ma douce jeunesse. Très bien… Très bien… Où en étais-je, déjà ?

– Vous nous parliez des trois légendes, professeure, et vous disiez qu’ils avaient vécu à la même époque, rappela Kali avec bienveillance.

– Oui oui, tout à fait. Merci ma petite Kali. Donc, commençons par Erzsébeth Báthory, connue aussi sous le pseudonyme de la Comtesse Sanglante. Cette femme a été une véritable ambivalence durant toute sa vie. Levez la main, si vous pensez qu’elle a contribué à faire plus de mal que de bien.

Seul six personnes restèrent stoïques à cette demande ; parmi eux se trouvait Aksel. Vanina l’observa étonnée, sa paume dans les airs.

– Hihi, laissez-moi deviner. J’ai donc là, les six nécromanciens de la classe ?

Sans attendre véritablement de réponse, elle enchaîna.

– Ce sont souvent eux qui sont le plus renseignés sur le sujet. Báthory est tristement célèbre pour ses expériences en nécromancie qui dépassaient franchement les limites de l’éthique déjà peu développées. Mais ne soyez pas trompés, mes chers élèves, par ces histoires grandiloquentes qui vous distraient à l’heure du coucher. La Comtesse a amené notre monde dans la modernité du siècle, grâce à la propagation de son savoir incommensurable. De plus, les ragots allaient bon train et la tendance était à l’exagération. Nous ne pourrons jamais confirmer avec certitude si tous les crimes qui lui ont été imputés, ont réellement été de son propre chef. Les femmes de pouvoir sont fréquemment l’objet de diabolisation. Mais il n’y a pas de fumée sans feu, elle était loin d’être innocente et sa cruauté légendaire reste attestée par les multiples témoignages intimes de son entourage. Reconnaissons aussi, que la nécromancienne a été en parfaite fusion avec la mort. Les sorts qu’elle a perfectionnés, voire créés de toute pièce lui on permit une maîtrise inégalable de la grande faucheuse. Si vos livres d’Histoire affirment qu’elle aurait tué quelques 600 vierges, nous dénombrons aujourd’hui plus probablement une centaine de victimes. Mais qui pourra vraiment savoir ? Nous n’étions pas là pour compter ! Hihi. Non non, même pas moi, Monsieur Ryan ! Ne faites pas cette tête, la petite De Léon m’a déjà conté beaucoup de choses passionnantes à votre sujet.

Jamie avait reprit totalement conscience. Sa bouche se scella sous l’émotion.

– Bien bien, pour finir sur le cas Báthory, nous la connaissons tous pour son célèbre Rigor Mortis, qui inspire un mélange de dégout et d’inspiration chez le commun des sorciers. Néanmoins, il ne faut pas négliger ses nombreuses formules qui ont fait avancer la Science de la Magie. Vous trouverez une liste dans le polycopié que Kali vous a gentiment réparti.

Elle s’arrêta pour boire une gorgé de thé dans la tasse qui était installée sur son bureau. Toutes les prunelles étaient braquées sur l’enseignante. Elle tenait enfin leur attention à peu près totale.

– Nous avons donc ensuite Zaïna Oby. En authentique symbole de la Mère aimante, l’Histoire a été amplement plus clémente avec la chamane. Si nous l’encensons dans les ouvrages comme la femme qui a rassemblé les peuples chamanes par son habileté politique, nous oublions de préciser qu’elle était aussi une redoutable guerrière et que, si la diplomatie était certes sa première approche, elle a aussi parfois fait appel à la force pour détrôner les dictateurs récalcitrants. Si on affirme qu’Oby a donné tout son amour à ses 15 enfants, la plupart des récits omettent de spécifier qu’elle en aurait eu sur toutes les terres chamanes afin d’aider à la réunification. Un style peu conventionnel, en somme, de lier les populations. Hihi. Pas si sainte nitouche la Oby, n’est-ce pas ?

La remarque déclencha des regards mi-amusés, mi-choqués. Kali pouffa légèrement en dévisageant Dante mécontent de cette dernière assertion sur sa soit-disante aïeule.

– Et finalement, Maël Adrazar. Comme toujours, l’Histoire a laissé l’image la plus enviable à l’homme. D’après les écrits, il aurait été droit et consciencieux, mais aussi puissant et influent. Seulement, de récentes découvertes ont pu prouver qu’il avait un tempérament à l’instar de son élément, le feu, et que sa droiture pouvait, elle aussi, plier sous le poids des durs aléas de la vie. Par cette affirmation, je ne cherche pas à dévaloriser les exploits d’Adrazar, et particulièrement la découverte de sa flamme, jamais égalée, mais je veux le remettre sur un piédestal semblable à celui de ses deux contemporaines. Nous noterons aussi que son illustre école d’élémentalisme berlinoise a été le berceau des futurs soutient au nazisme des siècles plus tard. Rien ne permet d’affirmer qu’Adrazar serait une des sources de la préférence élémentaliste, mais si ce n’est pas le cas, sa droiture doit se retourner dans sa tombe.

Les étudiants mi-intrigués mi-rêveurs buvaient à présent chaque parole énoncées.

– Voilà, voilà. Pour finir, on raconte que les trois personnages se sont connus. La fable dit même qu’ils sont les instigateurs de la légendaire école “Lómilendë” qui aurait permis la réunification des magies. L’institut a-t-il véritablement existé ? Les trois légendes se connaissaient-elles personnellement ? Ce sont des questions qui restent ouvertes aujourd’hui.

Elle laissa planer un petit silence avant de conclure :

– C’est tout pour cette fois les enfants. Nous nous retrouverons la semaine prochaine pour d’autres fascinants détails sur ces trois personnalités et cette mystérieuse école helvétique. Je vous prie de lire les pages 5 à 20 du support de cours reçu. A la fin de ce module, vous me remettrez une recherche de 25 pages sur un aspect méconnu de la vie d’une des trois légendes. Ce texte devra être documenté avec des références externes au polycopié. Merci pour votre écoute attentive. »

Les adolescents rangèrent leurs affaires et quittèrent la pièce peu à peu. Jamie pris place entre le bureau de Vanina et celui d’Aksel.

« Je me réjouis déjà de creuser cette histoire d’Oby de “faite l’amour, au sens littéral, pas la guerre”. Mon devoir est déjà tout ciblé. Vous prévoyez quoi de votre côté ?

– Pour ma part, ça me saoule que tout le monde pense que Báthory n’était qu’une vicieuse sorcière sanglante. Je vais me pencher sur tout ce qu’elle a apporté à la Science de la Magie.

– Ouais… je t’avoue que comme les autres, j’avais jamais entendu parler de ce côté-là. Et toi Vanina ? Tu vas approfondir quelle partie de la vie de la chamane ?

– Hum… en fait… je ne pense pas forcément écrire mon travail sur Madame Oby. Je trouve que les trois individus ont des côtés captivants. Je préfère me renseigner de manière transversale et me décider en connaissance de cause.

– Ahaha, s’exclama Jamie. Vanina qui pense hors des sentiers battus. C’est vrai que la prof n’a rien précisé sur qui on pouvait choisir.

– Tu as totalement raison Vanina. Si je n’avais pas ce but informatif sur Báthory, je suivrais carrément ton idée. »

Les joues de la chamane retrouvèrent leur couleur rosée sous les compliments des deux compères. Aksel s’excusa ensuite pour le repas, prétextant des bouquins sur la Comtesse Sanglante à rassembler. Les deux chamanes partirent alors en direction de la caféteria, se contant leurs connaissances sur les trois légendes.

 

Si tu souhaites être averti des prochaines publications, tu peux t’inscrire à la newsletter.

1 Commentaire

  1. Ana

    Un texte plein de féminisme. J’adore !

    Réponse

Soumettre un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code